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Memories - Partie 3 : 2003

Bien intégré parmi les locaux maintenant, je ride avec eux sur les spots, on se fait des road trips. Gaz me montre comment se servir de sa board comme d'une échelle pour escalader des façades de maison (en se servant des trucks comme échelons) et fait le mur pour aller nous ouvrir le jardin de Frank (l'ancien avec qui on avait ridé les modules de roller pendant la fête du sport), histoire qu'on puisse aller taquiner sa mini cachée en béton. Je suis toujours dans ma période nudes multicolores Décathlon, je pille leur rayon et les achète toutes une par une. Quelques furtives sessions avec un prénommé Olivier, skater depuis 1987 qui fait de gros impossibles et no-comply 3-6 back avec le style et la propreté d'un Koston, on le verra sur les spots pendant quelques semaines jusqu'à ce qu'il disparaisse complètement de la circulation. J'emmène sans crainte ni honte ma board au lycée (à Sainte Marie, étant donné qu'ils n'avaient pas assez de salles pour les terminales à Alcatraz) dans un gros sac de voyage jaune et rose fluo, surfer style. David n'étant pas sur Blois et Romain travaillant en semaine, je rencontre et ride quotidiennement avec Anatole, Paul, Stach, Victor, Lucas et toute une clique de la Halle qui disparaîtra elle aussi de la circulation dès la fin de l'année scolaire, sans donner de nouvelles. J'essaye quand même de renouer contact avec David et on s'envoie de gros week-ends de sessions non stop matin et soir samedi et dimanche avec l'un qui dort chez l'autre entre les deux, ce qui nous entraîne à passer nos journées à la Halle et au park de Cellettes, le tout entrecoupé de mattage de la toute nouvelle Globe 'Opinion', de goinfrage de Kinder Pingui, de parties de THPS et TV jusque trois heures du mat pour regarder 'Phenomena', un film à deux balles dans lequel un singe au scalpel qui assassine la mère sanguinaire d'un gamin mutant mort attaqué par des abeilles sur fond de Mötörhead alors que des téléphones tombent à l'horizontale (j'invente vraiment rien, ça paraît incroyable comme ça mais je vous jure que c'est pas des conneries, un tel film existe réellement !). On commence à se prendre en tof en utilisant ses vieux appareils jetables jamais finis, et je découvre dans mes affaires une vieille webcam (qui ne m'est d'aucune utilité étant donné que je n'ai pas Internet) qui peut mémoriser cinq secondes de vidéo sous forme d'animation gif, du coup je commence à filmer et à me faire filmer avec régulièrement.

Un teufeur / skater un peu à la ramasse me fait découvrir un nouveau spot : le parking couvert de la résidence Rocheron, en Blois Vienne (un vieux quartier de Blois situé de l'autre côté de la Loire). Là-bas je rencontre toute une clique d'une vingtaine de skaters tout récents : parmi eux un bon paquet de teufeurs complètement claqués, mais surtout Steven, et la Kirby Team. Ca sera le coin de ride de prédilection de cet hiver 2003 qui s'avèrera par ailleurs particulièrement pluvieux, et étant donné qu'il ne s'agissait que d'une aire de flat hyper lisse (cependant agrémentée de petits cailloux vicieux dans les endroits où on les attend le moins) cerclée de curbs qui ne grident pas, je me mets à faire du freestyle pendant la majeure partie de mes sessions - les jours de temps sec, c'est toujours grosses sessions à la Halle, avec notamment un certain Gaz qui vit littérallement sur le spot au point de se faire embarquer par les pompiers à trois heures du mat pour s'être assoupi en plein milieu de la place, heureux propriétaire d'une batte de base-ball anti-fouteurs de merde qui osaient s'aventurer à empiéter de temps en temps sur notre microcosme. Un père de roller monte une association fantôme de manière tout à fait officieuse, l'ARSB (Association de Roller Skating Blaisois) qui s'avèrera en fait n'avoir jamais été déclarée, dans le but d'obtenir un skatepark à Blois, et le Steven rencontré au parking Rocheron lance une pétition qui recueuillera 500 signatures. Avec l'énergumène préalablement cité, début juin, après avoir matté pour la première fois des vidéos autres que ma vieille 411VM, ma ON spécial Mullen ou mes enregistrements VHS des reportages TF1 'Génération Surf' (à savoir la Flip 'Sorry', la Deca 'Second to None', la Blind 'Video Days' et la Plan B 'Questionable') sur son PC, ENORME session nocturne mémorable à la Halle aux Grains jusqu'à deux heures du mat, première d'une très longue série et qui restera gravée dans les mémoires, à partir de ce moment je me mettrai à skater de plus en plus avec Steven. J'entre dans une période NOFX, j'achète les Vans les moins chères que je peux trouver à Décathlon en guise de skate shoes, et un sponso de Riderland dont je ne citerai pas le nom vient occasionnellement skater sur Blois, passe son temps à snober tout le monde, et me déçoit complètement dans la mesure où je me rends compte que les skaters avec une sale mentalité, ça existe bel et bien - moi qui n'en avait encore jamais vraiment rencontré.

3 juillet, pour la première fois la police municipale débarque à la Halle. Des amendes tombent, et les boards de Gaz et Matthieu (connu pour être en permanence bourré ou défoncé mais pourtant doté d'un pop surhumain, incapable de tenir debout mais capable de faire des noseslides sur une barrière d'un mètre trente de haut, des frontside 180s en passant des barrières de CRS depuis le flat, et des stalefishs pourtant à deux à l'heure en passant au-dessus de poubelles qui m'arrivent aux côtes, le tout entre deux nollie 3-6 pressure hardflips sur les quatre marches du spot) sont confisquées. Auparavant seule la police nationale s'aventurait de temps en temps sur la place afin de faire des contrôles d'identité et éventuellement relever les noms des skaters présents sur le spot ; en l'occurence, la ville nous a envoyé deux gros pitbulls croisés avec des cow-boys pour nous massacrer verbalement et nous proférer une déferlante de menaces. Cet évènement assez marquant, pour ne pas dire traumatisant du haut de mes quinze ans, sera le point de départ d'un été entier passé à jouer au chat et à la souris avec les représentants de l'ordre à la Halle, sollicités plusieurs fois par jour par la concierge de l'IUT voisine aux idées tendancieusement FNistes. Autant de mois qui s'avèreront au final propices au déroulement de moult anecdotes pittoresques : entre autres, un Steven jouant du fait d'avoir perdu sa carte d'identité qui se verra adresser plusieurs procès verbaux au nom de Jamie Thomas ; une embrouille monumentale opposant une vingtaine de riders et une poignée de policiers qui avaient tenus des propos racistes lors d'un contrôle à l'encontre d'un skater noir (Karl, également adepte de capoeira et de visites au fast-food du coin où il ne se gênait pas pour commander des McGrébin) ; la déduction logique de l'emploi du temps des agents qui passaient en fait à heure fixe inspecter le spot, et donc par conséquent le planquage de board général derrière un muret tous les jours à 14h30 et 18h30, avant de faire comme de rien n'était pendant le défilé des forces de l'ordre sur le spot, puis de reprendre une activité normale une fois la menace dissipée ; les ridicules tentatives d'embuscade de certains policiers à cheval qui essayaient tant bien que mal de se dissimuler derrière des pans de mur, sans se douter que leurs reflets dans la baie vitrée du bâtiment mitoyen réduisaient leur moindre effort de discrétion à néant ; ou encore un nombre incalculable de courses poursuites avec les voitures de police municipale sur le spot, qui finissaient toujours par une dispersion générale de tous les skaters dans le centre-ville après s'être amusé à avoir fait tourner les véhicules en rond sur la place Tien An Men.

J'obtiens mon bac avec deux ans d'avance, mais sans la moindre idée d'orientation potentielle - un conseiller d'orientation pousse mes parents à m'inscrire en prépa, arguant du fait que je sois trop jeune pour décider moi même de la direction de mes études, mais je ne suis pas de cet avis, du coup je fais traîner les modalités d'inscription et finalement mon dossier sera rejeté.

Pendant ce temps, la moitié des skaters du parking Rocheron tombent dans le posing complet et rejoignent leurs confrères pseudo teufeurs alignés en rang le cul sur la board tagguée 'anarchie' à faire de la merde entre les buissons du spot. En parallèle on assiste à une migration du lieu de squatt des individus concernés de Blois Vienne à la Halle aux Grains, ce qui n'aide en rien quant à la fréquence des contrôles de police sur les lieux - au final tous les riders de la Halle deviennent 'flicophobes', on s'affole dès qu'une voiture blanche déboule un peu trop en trombe dans la rue voisine ou sur la place elle-même, on ne s'éloigne jamais trop de nos sacs prêts à déguerpir à la moindre alerte. Cette pression constante et cette paranoia conduira une bonne partie des skaters de Blois à arrêter le skate, du coup la scène locale s'enlise véritablement dans un creux. Je vais à la Halle en bus dès 13 heures faire du freestyle en plein soleil sur l'allée centrale avec sept bouteilles de deux litres d'eau dans mon sac (ce qui me vaudra le sobriquet de 'dealer d'eau' un petit moment) alors qu'il fait près de 50°C, canicule, pendant ce temps-là des vieux claquent dans la méconnaissance générale. Je tape mes premiers fs no-complies, et après avoir épuisé le stock de nudes à Décathlon, j'achète mon tout premier pro-model neuf par correspondance à Snowbeach Warehouse (une Enjoi Mullen, au final je recevrai carrément un autre modèle que celui que j'avais choisi), qui au final me décevra complètement et finira par éclater en mille feuilles au bout de moins d'un mois après un varial flip sur deux marches, à 90¤ (l'équivalent de quatre mois d'économies) la planche ça fait mal au postérieur. Road trip d'un après-midi au park de Mont Près Chambord, récemment refait mais à l'époque en ruine totale, constitué de barres à slide branlantes, de curbs de gitan et de modules déglingués (j'en profiterai pour me faire une cheville) - sinon c'est session quotidienne à la Halle, de 13h jusqu'à épuisement, pendant des vacances qui s'éternisent étant donné que je ne suis encore inscrit dans aucune succursale de l'enseignement supérieur, alors qu'en pleine période de rentrée universitaire. Je ferais tout de même la journée de prérentrée de fac d'anglais à Tours, mais du haut de mes quinze ans je trouve ça beaucoup trop impressionnant, et j'abandonne l'idée.

Le retour de l'hiver marque une période effroyablement creuse du skate à Blois - David part étudier à Orléans, tous les poseurs du parking disparaissent de la circulation (bon débarras), seuls subsistent sur roulettes Steven qui arrête les cours au lycée et s'inscrit délibéremment au CNED, un certain Romain S qui fait ses premiers pas sur une board, la demi-douzaine de skaters de la Kirby Team de Blois Vienne pas encore découragés mais qui se cantonnent à rider un petit parking d'immeuble isolé, et moi. Plutôt dépaysant comparé aux sessions à vingt qui avaient encore lieu quelques mois plus tôt à la Halle avec à la fois la clique d'anciens et tous les nouveaux venus du parking Rocheron... J'envoie une lettre à SuGaR qui finit publiée sur quasiment une page dans le numéro 50, juste avant un article sur l'un de mes groupes préférés qu'est Suicidal Tendencies, je suis tout content, et en parallèle fin octobre je commence un BTS assistant de direction à la Providence parce que c'était la seule filière qui acceptait encore des étudiants, alors qu'en pleine crise punk / anti-establishment, j'ai du mal avec les profs et je galère avec l'emploi du temps que je juge trop restrictif.

Investissement dans une basse pour moi et d'une guitare pour Steven, il est question de démarrer un groupe avec un de ses amis batteur, mais finalement suite à une première répétition qui se passera plutôt mal, nous ne reviendrons plus et Steven et moi finissons par répéter régulièrement dans la chambre de mes parents sans batteur, en s'enregistrant avec le micro du PC - Self Governed était né, au forceps. Première réunion de l'association fantôme de l'ARSB, le président papa de roller est vraiment à côté de la plaque vis à vis des réalités de la pratique, prévoit un park à dix mille euros avec des plots pour le slalom en guise de modules, et à côté de ça le côté institutionnalisé me dégoûte, au final ça se passe plutôt mal pour l'asso puisque tous les riders présents quittent la salle avant la fin et se cassent rider la Halle après que quelqu'un se soit levé en plein milieu d'un speech pour vérifier à la fenêtre si le sol était sec dehors. Avec David et Romain B, session au park indoor de Riderland de Tours qui s'achève en nuit chez ce dernier, passer à matter des vidéos pour terminer dans le parking souterrain de son immeuble à trois heures du mat à faire des contests de tricks débiles, inoubliable. J'apprends le 360 flip qui devient l'un de mes tricks fétiches. Le temps est pourri, tout l'hiver est gris flotte, néanmoins j'envisage de plaquer mon BTS après à peine deux mois d'investissement, parce que complètement aux antipodes de mes attentes de la vie et psychologiquement insupportable à continuer de vivre au jour le jour. Les sessions street en centre-ville se font de plus en plus galère - non seulement la Halle est condamnée, mais les flics passent de temps en temps nous virer d'Ave Maria, de la place Valin et des rues piétonnes. En gros, je suis dans la merde la plus totale scolairement, plus personne ne ride à part quelques caractères bien trempés, et le skate est réprimé dans tout Blois alors qu'on a même pas encore de skatepark. Du coup je skate les trottoirs de mon quartier avec Romain S et toujours l'éternel Steven, toujours inscrit au CNED mais pas décidé à faire grand chose d'autre que vivre sa vie. D'ailleurs on se rapproche encore skateboardistiquement, on skate non stop jusqu'à quatre heures du mat ou dès quatre heures du mat (et je peux vous dire qu'il n y a rien de mieux que de cruiser sur les routes d'une ville complètement déserte à une heure où pas même ne serait-ce qu'une voiture est en circulation - la liberté, c'est ça).

On ride le parking de la gare blindé de trottoirs à wheeling by night sous la lumière qu'on arrive à grapiller aux lampadaires pendant des heures, en voyant la ville s'éveiller alors que le jour se lève et se coucher alors que la nuit tombe, avec tous les gens qui vont bosser en train dès six heures du mat, puis en fin de matinée la déferlante de collégiens / lycéens aux yeux desquels on doit passer pour de gros clochards, mais dont on a strictement rien à branler, voir même que l'on prend en pitié pour le simple fait d'être de l'autre côté du miroir. Deux heures de l'après-midi sonnent, on descend en centre-ville en ride acheter un jambon-beurre à la Mie Câline, on se pose un quart d'heure au milieu de la rue pour bouffer, en dévisageant les passants qui nous dévisagent. Puis on va rider la Halle, Ave Maria, le Valin, et / ou faire des boardslides à pleine balle sur les trois curbs en brique au milieu des galeries piétonnes. En cas d'averse subite on passe en mode mayday et on planque les boards dans des gros sacs Toys'R'Us pour ensuite tracer en courant au parking Rocheron, en passant pour des psychopathes aux yeux de tous les badauds traînant leur grosse vie dans les rues de Blois Vienne. Puis on skate les poubelles, les plaques d'égoût et les murs, on bloque sur des petits cailloux toutes les minutes, et on se ramasse dans la poussière pour mieux la renvoyer d'où elle vient. J'achète No Control de Bad Religion, journées 100% skate du matin au coucher, je roule mes parents en leur demandant de me payer deux euros pour le bus par session alors qu'en fait je descends en ville en ride avec le walkman pour économiser et petit à petit avoir de quoi m'acheter une nouvelle deck, et on se matte la Video Days en boucle avec Steven, qui ne prend pas une ride à chaque revisionnage.

A suivre.

# Posté le samedi 27 janvier 2007 19:08

Modifié le samedi 27 janvier 2007 19:22

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