A cause de la section trick tips de ce blog (qui, je le rappelle, ne s'y résume pas) et de mes apparitions sur le blog Demerde, aux yeux de beaucoup j'apparais comme le glandu de base, braqué exclusivement sur son flat à expérimenter des tricks bêtement compliqués qui tournent trop vite, soit disant débiles, moches et qui ne servent à rien (et sauter des marches, rouler, ou même vivre, ça sert à quoi ?), prenant un soin tout particulier à ne rider quasiment qu'en park comme un culturiste qui hanterait sa salle de muscu, en remplaçant le développement des muscles par l'affinement des techniques en flippy tricks et les machines de cardiotraining par les modules.
C'est peut-être bien ce que je suis devenu ces derniers temps, mais j'en suis bien content, parce que je suis épanoui dedans d'une part (en grande partie parce que je sens que je vais bien m'amuser quand il va s'agir d'adapter toutes ces manoeuvres extravagantes sur des obstacles en street) mais aussi parce que, contrairement à ce que certains s'accordent sûrement à penser (et ce dont je n'ai, au passage, strictement rien à branler, parce que je sais qui je suis, et tant pis si j'énerve), ma vie skateboardistique ne se résume pas à rouler à deux à l'heure pour essayer d'envoyer ma planche dans tous les sens et voir ce qui marche ; au contraire elle est sûrement plus épanouie que celle de beaucoup. Depuis bientôt sept ans que je suis sur une board (ça passe vraiment comme la fraction ridicule d'éternité dont il s'agit en fait... heureusement que tout est relatif), elle a eu le temps de me faire voir le monde et ni plus ni moins découvrir la vie : j'ai passé mon adolescence dessus, ce qui m'a épargné de virer nerd obèse qui écoute de la techno et passe sa vie enfermé chez lui à bricoler son PC ou à jouer à des jeux vidéo, et maintenant que j'approche la vingtaine non seulement je me rends compte que je me suis entièrement construit dessus au point d'y avoir puisé mes racines, mais en plus qu'elle m'a fait vivre un bon paquet de moments inoubliables, découvrir de nouveaux lieux dans lesquels je n'aurais jamais mis les pieds autrement, et rencontrer une multitude de gens aux quatre coins de la France, voir, par l'intermédiaire du net, de la planète.
Est-ce la crise de mes 20 ans qui me conduit à romancer mon adolescence comme ça ? A me relire on croirait un grand-père gâteux qui radote sur une jeunesse dont il a des souvenirs tellement flous qu'il en invente la moitié au fur et à mesure qu'il en parle, sans même s'en rendre compte. Je ne crois pas, il ne s'agit pas là de nostalgie, mais plutôt de la contemplation du bonheur que le skateboard, une putain de planche montée sur quatre putains de roues, m'a apporté et ce tout au long de mon existence. Déjà tout gamin j'étais attiré par la moindre image de planche à roulettes, par le moindre graphique sur une pub, le moindre logo sur un emballage ou la moindre représentation dans une BD (je ne vous raconte pas mes montées d'adrénaline quand je voyais un skater en mouvement à la TV ou encore, et c'est là que mon excitation atteignait son summum, quand j'apercevais un type rouler dans la rue, au loin mais en vrai). Un présage que ce symbole avait énormément de richesses à m'apporter ?
Quoiqu'il en soit je me rappelle de comment ma mère, consciente de ma fixette précoce, m'avait rendu heureux quand j'avais genre six ou sept ans et qu'elle m'avait déniché une banana board en plastique vert dans une brocante pour une quarantaine de francs. J'hallucine quand je me dis que ça devait être aux alentours de 1993, dans ma tête j'ai encore une image très précise des trois toboggans tubulaires de longueur différente dans le parc juste devant l'entrée de la boutique (ne cherchez pas pourquoi, la mémoire d'un enfant c'est vraiment quelque chose de particulier), et même de l'allure générale des rayons à l'intérieur. Il y avait plusieurs boards, dont une grosse en bois mais plus chère, mais je m'en fichais, j'avais direct flashé sur la banana board, dont les roues faisaient un wouizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz incessant quand on les mettait en action d'un coup de paume de main, et j'étais ressorti avec. Souvenirs de descentes de petits banks sur le cul derrière le HLM du grand-père à Tours, alors que j'habitais encore là-bas en pleine zone, en compagnie de potes de mon âge tous en vélo sauf un qui, lui, avait une grosse board en bois. Souvenirs également de tractages (je ne sais pas si ça se dit, et je m'en fous) derrière un pote en vélo sur une piste cyclable en anneau en recyclant les cordelettes que le facteur abandonnait négligemment chaque matin dans le hall d'entrée des immeubles servant originellement à relier une pile de journaux à distribuer. Acquisition au fil du temps (par parents interposés) de diverses grosses planches en bois : une Mighty Ducks en cadeau de Noël surprise puis une Denver le Dernier Dinosaure choppée à Emmaüs, histoire d'expérimenter de nouvelles sensations (bien que chez moi on ne comprenne pas vraiment l'utilité d'avoir plusieurs skateboards en contreplaqué qui prennent la poussière dans le cagibi). C'est à peu près à ce moment-là que je quitte Tours pour Blois, mon père se trouvant muté dans le 41, une page de ma vie qui se tourne.
Alors en avance de deux années scolaires et jugé (à raison) par mes parents inapte à intégrer les gros collèges publics de la ville du haut de mes huit ans, à peine quelques jours après avoir emménagé j'entre en sixième dans un établissement blaisois privé : Notre-Dame des Aydes, aka. NDA, affectueusement (n'en doutons pas) surnommé par sa population juvénile 'New District of Alcatraz' : barreaux aux fenêtres, grillages et hauts murs d'enceinte, règlement presque militaire virant parfois à l'absurde. Pas vraiment d'amis (sans pour autant m'en porter un tant soit peu mal - au contraire), les autres gamins sont vraiment des petits cons qui n'en ratent pas une pour se tirer dans les pattes, du coup je m'isole, sauf qu'à part mes jeux vidéo je n'ai pas grand chose pour souffler dans la vie. Cette board Mighty Ducks qui traîne dans le jardin depuis des lustres entre le camion jouet du petit frère et le barbecue m'attire et m'intrigue toujours autant, simplement je flippe de monter dessus debout ne serait-ce qu'à l'arrêt. Je m'y essaye de temps à autre en la calant dans du gravier et en me tenant au mur, et je me dis : 'si seulement'.
Le début du troisième millénaire constitue pour moi un moment net de ras-le-bol, qui s'en suivra par une cassure. Le jeune ado obèse que je suis en a marre de ne rien voir quand il se regarder dans le miroir à part une grosse boule qui ne sert à rien et encore habillé par une maman beaucoup trop couveuse, et a envie de faire autre chose de sa vie que s'abrutir 10 heures par jour devant sa Nintendo tellement abusée qu'elle ne reconnaît plus les jeux qu'une fois sur dix et rafistolée avec des blocs de polystyrène ou sur son vieux PC 386 qui rame rien qu'à afficher le curseur de la souris. Le gamin introverti en a marre de ses complèxes et a envie de casser le miroir et vaincre ses peurs pour s'aventurer dehors dans la nuit. J'envoie balader les assortiments de fringues que ma mère essaye de m'imposer pour m'habiller à ma façon quitte à ce qu'elle me dise que 'le haut ne va pas avec le bas', je commence à marquer mon autonomie et à revendiquer ma personnalité - un peu ma version de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Et finalement je décide de me lancer dans le skate comme j'en avais toujours rêvé mais sans jamais oser. Tout ce qui était engin sur roulettes, dans ma tête c'était le truc casse-gueule par excellence, j'avais peur de l'instabilité jusque là ; et d'un coup je me suis pris en main et j'ai décidé, en pleine phase de construction personnelle adolescente, de vaincre ma phobie et de me mettre à rouler, debout, sur une board. J'ai transbahuté devant chez moi dans mon impasse, un jour comme ça, mes boards poisson qui pourrissaient toujours dans mon jardin depuis une poignée d'années, j'ai mis un pied puis l'autre.
Dès lors que je l'avais fait une fois, impossible de décrocher. Ca n'était que le fait de rouler (qui plus est sur des roulements ZZ et des roues en plastique qui font un bruit de rouleau compresseur), mais chaque après-midi, j'allais devant chez moi (toujours sur mon impasse), et je m'éclatais à rouler, à m'aventurer jusqu'au bout de la rue, à revenir, à essayer de comprendre comment on tourne - grosse énigme du haut de mes douze ans et surtout de mes trucks en fer tellement rigides qu'ils finiront d'ailleurs par casser, j'ai dû apprendre à tourner en faisant exclusivement des kickturns. Mais je m'en foutais complètement, à mort, et je m'en fiche encore aujourd'hui, je kiffais et c'est ça le skate !
A force de rider devant chez moi j'ai motivé un gamin de mon âge habitant la maison d'à côté (Julien) à s'essayer aussi au skate. Il a d'abord commencé par m'emprunter régulièrement une de mes boards pour venir rouler avec moi dans l'impasse, entretemps à Noël on m'offre une board Pepsi - toujours avec des roues en plastique, toujours dotée de roulements ABEC moins 30 si ce n'est pire, qui plus est recouverte d'un revêtement transparent bizarroïde en lieu et place de grip, mais au moins il s'agit là de ma première deck à double tail ! Un nouveau tournant dans ma vie (il m'en faut bien peu). Ensemble, on commence à s'organiser de vraies sessions, à écumer tout le quartier à la recherche de 'spots' : tout bêtement les plus grosses descentes que l'on puisse trouver. On passe des heures à descendre puis remonter puis redescendre le hall du centre commercial avec ce sol en marbre si agréable à rider, ou encore le redoutable chemin d'accès à l'entrée de la résidence privée derrière le dojo municipal (vingt mètres de légère pente suivis d'un virage en U assez serré - moment crucial de la péripétie qui nous a d'ailleurs valu plusieurs plongeons dans les buissons voisins - duquel se sortir indemne permettait de savourer au final quelques secondes de roulage sur un trottoir ombragé fraîchement refait : dix mètres carrés de flat que l'on considérait sans mentir à l'époque comme le meilleur spot du monde). Un jour je vais chez lui, et je lui fais remarquer que parmi la centaine de jeux Playstation gravés dont dispose son père il y a un jeu de skateboard - je vous le donne dans le mille : Tony Hawk's Skateboarding, premier du nom. On lutte pour faire 5000 points dans le premier niveau du Hangar et, accessoirement, on découvre qu'il existe des figures que je trouve toutes très impressionnantes, et que je persisterai à croire impossible jusqu'à ce que quelques jours après je tombe sur un reportage skate dans Génération Surf en zappant sur TF1 le dimanche matin, consacré à un 'skater of the year' de l'extrême qui me fait halluciner de part son aptitude non seulement à se jeter sur des handrails, mais surtout à sauter avec sa planche.
En parallèle au collège, j'incite un autre pote (David) à se mettre au skate lui aussi, car je le sais possesseur d'une board avec grip (ce qui à mes yeux à l'époque était une chose inestimable) et je trouve dommage qu'il ne s'en serve pas. Grâce à ce nouveau vecteur de communication, on se rapproche encore davantage ; il me prête un fascicule promotionnel Powell 'Skate One', qui a alors à mes yeux une valeur biblique ; je passerai des heures à en étudier chaque mot, chaque graphique, chaque icône, et à essayer de saisir le sens de chaque phrase bien que le tout soit en anglais. Encore aujourd'hui je le considère comme mon tout premier skate mag, et je me souviens encore précisemment de détails pourtant apparemment insignifiants tels que la maquette de l'interview de Pat Channita, la BD avec Angel Boy qui skate un handrail pourtant défendu qui va droit jusqu'aux enfers, ou la photo de Caballero en front noseslide sur un curb au Japon avec pour légende 'Cab + Japan = Jacab or Cabpan'. Avec mes économies j'achète ma première 'vraie' board (double tail, avec grip, roues en gomme et roulements ABEC 5), une Holy Sport aux graphiques très 'féminins' tirée tout droit du rayon Roller du Décathlon local - au moins, ça, ça roule. Je me rappelle d'un débat avec le vendeur qui me vantait le mérite des trucks Fiberlite 135 en me disant que 'c'était du costaud' - mais personnellement je ne voyais pas vraiment l'utilité d'avoir des trucks solides, vu que de toute manière ça ne sert qu'à tourner, je ne vois pas quoi faire d'autre avec. Moi j'aimais bien les gommes rouges, et d'une manière générale elle avait de la gueule cette board, alors j'ai pris. De son côté, Julien achète une board Décathlon SK310 complète au même endroit (celle avec le graphique du diablotin qui saute d'un gratte-ciel).
Dans ma tête les skateshops étaient un mythe qui n'existait pratiquement qu'aux USA, avec seulement quelques exceptions très rares dans l'hexagone. A ce sujet David m'avait dit avoir eu vent de l'existence d'un skateshop à Blois répondant au nom de Five-O, c'est tout excités qu'on s'y était rendus un matin après qu'il ait dormi chez moi, pour se rendre compte une fois sur place qu'il venait de déposer le bilan. J'achète mon premier SuGaR à Champion, je suis fasciné par les textes et plus particulièrement l'article 'le skateboard et l'espace urbain', que j'ai relu tellement de fois que je le connaissais par coeur au final, citations de Henri Lefebvre comprises - nous sommes en 2001. Ce numéro ainsi que les suivants s'élèveront au rang de Bible sur mon échelle de valeurs au même niveau que le Skate One, et représentant mon seul et unique lien avec un 'monde du skate' que je découvre petit à petit. Après avoir vu un type sauter une poubelle couchée sur le flanc dans la cours du collège et tenant absolument à comprendre le pourquoi du comment de la technique, j'apprends très laborieusement le ollie en étudiant au millimètre carré près le mouvement des pieds des skaters sur les séquences de chaque article de mes magazines, et en essayant de reproduire le même ; par ailleurs, j'investis quinze euros dans la vidéo de trick tips Décathlon (toujours) avec notre cher ami Seb 'que la planche soit avec toi !', chroniquée par principe plus loin dans ce blog. Ca me prendra des mois pour apprendre à ramener mes deux pieds sur la planche après un ollie, mais au final j'y arriverai, de plus en plus souvent, et au final je ne ferais plus que ça de mes après-midi. Au même moment j'apprends mon tout premier trick, le nollie shove-it, en trois essais, et là c'est carrément l'apothéose. J'exulte - c'est tout simplement trop bon.
Achat du Best-Of 411VM #5 sorti en kiosque par TF1, en faisant l'aller-retour maison / buraliste sous l'averse en board sous l'effet de l'excitation. J'hallucine sur l'aisance que les mecs ont à taper des trucs que je n'arrive même pas encore à analyser techniquement, et que je prends donc comme un ensemble à contempler, juste 'beau'. Lors d'une session avec Julien au centre commercial, deux types de passage me demandent à essayer ma board. Au début j'ai peur, l'un d'eux me confie son portable en gage, et tape devant moi un flip en deux essais, puis un frontside five-o grind sur une petite marche. Dans ma tête c'est le truc le plus dingue qui se soit jamais passé sur la planète depuis la mort du dernier dinosaure (et je ne parle pas là de ma vieille planche Denver). Je rentre chez moi et alors qu'il pleut, j'essaye de comprendre comment faire des flips à l'arrêt dans mon garage sur un sol en terre, et je rentrerai un heelflip parfait en trois essais, persuadé que ça s'appelle un 'kickflip', et je mettrai huit mois avant d'y arriver à nouveau. J'essaye d'apprendre des grinds, mais je n'arrive à rien à part un frontside lipslide to zipette arrière dans les poubelles sur un double trottoir waxé du centre commercial, et un frontside feeble to fs smith grind complètement involontaire (j'essayais front grind) mais rentré quand même au même endroit, duquel j'ai mis des jours à me remettre tant je n'y croyais pas et je ne pouvais m'empêcher de revoir la scène au ralenti dans ma tête. Je kiffe vraiment le skate comme jamais, et je commence seulement à m'ouvrir au monde des tricks au-delà du pur ride.
Je suis alors au lycée (toujours dans l'enceinte du New District of Alcatraz), le skate n'est pas encore entré dans le boum de popularité qu'il a connu ces dernières années et n'arrivera qu'aux alentours de 2002 / 2003 - simplement, quelques types se baladent dans la cour avec leurs boards de manière tout à fait occasionnelle, généralement il s'agit d'internes qui passent le temps en ridant la cour et les préaux lorsqu'ils ne sont pas en cours, histoire d'arriver plus vite au week-end. David s'avère être l'un d'entre eux - il se procure par un de ses potes une Element Featherlight Bill Pepper (même qu'on a longtemps cru que le mot 'pepper' en gros sur le graphique ne signifiait rien d'autre que 'poivre') modèle kid en 7'4, et on ride le grand hall jusque six heures du soir le mercredi, sous les yeux des pions ; l'ambiance me change radicalement de mes sessions en solo dans mon impasse, donc la motivation est à son comble à chaque fois, David apprend à dropper des bancs et le rebord de fenêtre de la caféteria alors que je plaque des pop shove-it et même, occasionnellement, des heelflips en roulant - une fois par semaine, le monde s'arrêtait de tourner. Je me ramène avec ma nouvelle board Killerloop et mes chaussures Tex à trente francs et je manque de se faire taper sur la gueule par une bande de pseudo-skaters bourges, suite à cette altercation j'enverrais une lettre à Tricks Skatemag qui sera publiée jour pour jour un an plus tard. Julien arrête le skate, non pas que la fixette lui soit passé mais plutôt qu'elle ne l'avait en fait jamais véritablement atteint - notons qu'il passera ses dernières sessions sur une board toute molle parce qu'il avait voulu la laver au karcher.
C'est peut-être bien ce que je suis devenu ces derniers temps, mais j'en suis bien content, parce que je suis épanoui dedans d'une part (en grande partie parce que je sens que je vais bien m'amuser quand il va s'agir d'adapter toutes ces manoeuvres extravagantes sur des obstacles en street) mais aussi parce que, contrairement à ce que certains s'accordent sûrement à penser (et ce dont je n'ai, au passage, strictement rien à branler, parce que je sais qui je suis, et tant pis si j'énerve), ma vie skateboardistique ne se résume pas à rouler à deux à l'heure pour essayer d'envoyer ma planche dans tous les sens et voir ce qui marche ; au contraire elle est sûrement plus épanouie que celle de beaucoup. Depuis bientôt sept ans que je suis sur une board (ça passe vraiment comme la fraction ridicule d'éternité dont il s'agit en fait... heureusement que tout est relatif), elle a eu le temps de me faire voir le monde et ni plus ni moins découvrir la vie : j'ai passé mon adolescence dessus, ce qui m'a épargné de virer nerd obèse qui écoute de la techno et passe sa vie enfermé chez lui à bricoler son PC ou à jouer à des jeux vidéo, et maintenant que j'approche la vingtaine non seulement je me rends compte que je me suis entièrement construit dessus au point d'y avoir puisé mes racines, mais en plus qu'elle m'a fait vivre un bon paquet de moments inoubliables, découvrir de nouveaux lieux dans lesquels je n'aurais jamais mis les pieds autrement, et rencontrer une multitude de gens aux quatre coins de la France, voir, par l'intermédiaire du net, de la planète.
Est-ce la crise de mes 20 ans qui me conduit à romancer mon adolescence comme ça ? A me relire on croirait un grand-père gâteux qui radote sur une jeunesse dont il a des souvenirs tellement flous qu'il en invente la moitié au fur et à mesure qu'il en parle, sans même s'en rendre compte. Je ne crois pas, il ne s'agit pas là de nostalgie, mais plutôt de la contemplation du bonheur que le skateboard, une putain de planche montée sur quatre putains de roues, m'a apporté et ce tout au long de mon existence. Déjà tout gamin j'étais attiré par la moindre image de planche à roulettes, par le moindre graphique sur une pub, le moindre logo sur un emballage ou la moindre représentation dans une BD (je ne vous raconte pas mes montées d'adrénaline quand je voyais un skater en mouvement à la TV ou encore, et c'est là que mon excitation atteignait son summum, quand j'apercevais un type rouler dans la rue, au loin mais en vrai). Un présage que ce symbole avait énormément de richesses à m'apporter ?
Quoiqu'il en soit je me rappelle de comment ma mère, consciente de ma fixette précoce, m'avait rendu heureux quand j'avais genre six ou sept ans et qu'elle m'avait déniché une banana board en plastique vert dans une brocante pour une quarantaine de francs. J'hallucine quand je me dis que ça devait être aux alentours de 1993, dans ma tête j'ai encore une image très précise des trois toboggans tubulaires de longueur différente dans le parc juste devant l'entrée de la boutique (ne cherchez pas pourquoi, la mémoire d'un enfant c'est vraiment quelque chose de particulier), et même de l'allure générale des rayons à l'intérieur. Il y avait plusieurs boards, dont une grosse en bois mais plus chère, mais je m'en fichais, j'avais direct flashé sur la banana board, dont les roues faisaient un wouizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz incessant quand on les mettait en action d'un coup de paume de main, et j'étais ressorti avec. Souvenirs de descentes de petits banks sur le cul derrière le HLM du grand-père à Tours, alors que j'habitais encore là-bas en pleine zone, en compagnie de potes de mon âge tous en vélo sauf un qui, lui, avait une grosse board en bois. Souvenirs également de tractages (je ne sais pas si ça se dit, et je m'en fous) derrière un pote en vélo sur une piste cyclable en anneau en recyclant les cordelettes que le facteur abandonnait négligemment chaque matin dans le hall d'entrée des immeubles servant originellement à relier une pile de journaux à distribuer. Acquisition au fil du temps (par parents interposés) de diverses grosses planches en bois : une Mighty Ducks en cadeau de Noël surprise puis une Denver le Dernier Dinosaure choppée à Emmaüs, histoire d'expérimenter de nouvelles sensations (bien que chez moi on ne comprenne pas vraiment l'utilité d'avoir plusieurs skateboards en contreplaqué qui prennent la poussière dans le cagibi). C'est à peu près à ce moment-là que je quitte Tours pour Blois, mon père se trouvant muté dans le 41, une page de ma vie qui se tourne.
Alors en avance de deux années scolaires et jugé (à raison) par mes parents inapte à intégrer les gros collèges publics de la ville du haut de mes huit ans, à peine quelques jours après avoir emménagé j'entre en sixième dans un établissement blaisois privé : Notre-Dame des Aydes, aka. NDA, affectueusement (n'en doutons pas) surnommé par sa population juvénile 'New District of Alcatraz' : barreaux aux fenêtres, grillages et hauts murs d'enceinte, règlement presque militaire virant parfois à l'absurde. Pas vraiment d'amis (sans pour autant m'en porter un tant soit peu mal - au contraire), les autres gamins sont vraiment des petits cons qui n'en ratent pas une pour se tirer dans les pattes, du coup je m'isole, sauf qu'à part mes jeux vidéo je n'ai pas grand chose pour souffler dans la vie. Cette board Mighty Ducks qui traîne dans le jardin depuis des lustres entre le camion jouet du petit frère et le barbecue m'attire et m'intrigue toujours autant, simplement je flippe de monter dessus debout ne serait-ce qu'à l'arrêt. Je m'y essaye de temps à autre en la calant dans du gravier et en me tenant au mur, et je me dis : 'si seulement'.
Le début du troisième millénaire constitue pour moi un moment net de ras-le-bol, qui s'en suivra par une cassure. Le jeune ado obèse que je suis en a marre de ne rien voir quand il se regarder dans le miroir à part une grosse boule qui ne sert à rien et encore habillé par une maman beaucoup trop couveuse, et a envie de faire autre chose de sa vie que s'abrutir 10 heures par jour devant sa Nintendo tellement abusée qu'elle ne reconnaît plus les jeux qu'une fois sur dix et rafistolée avec des blocs de polystyrène ou sur son vieux PC 386 qui rame rien qu'à afficher le curseur de la souris. Le gamin introverti en a marre de ses complèxes et a envie de casser le miroir et vaincre ses peurs pour s'aventurer dehors dans la nuit. J'envoie balader les assortiments de fringues que ma mère essaye de m'imposer pour m'habiller à ma façon quitte à ce qu'elle me dise que 'le haut ne va pas avec le bas', je commence à marquer mon autonomie et à revendiquer ma personnalité - un peu ma version de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Et finalement je décide de me lancer dans le skate comme j'en avais toujours rêvé mais sans jamais oser. Tout ce qui était engin sur roulettes, dans ma tête c'était le truc casse-gueule par excellence, j'avais peur de l'instabilité jusque là ; et d'un coup je me suis pris en main et j'ai décidé, en pleine phase de construction personnelle adolescente, de vaincre ma phobie et de me mettre à rouler, debout, sur une board. J'ai transbahuté devant chez moi dans mon impasse, un jour comme ça, mes boards poisson qui pourrissaient toujours dans mon jardin depuis une poignée d'années, j'ai mis un pied puis l'autre.
Dès lors que je l'avais fait une fois, impossible de décrocher. Ca n'était que le fait de rouler (qui plus est sur des roulements ZZ et des roues en plastique qui font un bruit de rouleau compresseur), mais chaque après-midi, j'allais devant chez moi (toujours sur mon impasse), et je m'éclatais à rouler, à m'aventurer jusqu'au bout de la rue, à revenir, à essayer de comprendre comment on tourne - grosse énigme du haut de mes douze ans et surtout de mes trucks en fer tellement rigides qu'ils finiront d'ailleurs par casser, j'ai dû apprendre à tourner en faisant exclusivement des kickturns. Mais je m'en foutais complètement, à mort, et je m'en fiche encore aujourd'hui, je kiffais et c'est ça le skate !
A force de rider devant chez moi j'ai motivé un gamin de mon âge habitant la maison d'à côté (Julien) à s'essayer aussi au skate. Il a d'abord commencé par m'emprunter régulièrement une de mes boards pour venir rouler avec moi dans l'impasse, entretemps à Noël on m'offre une board Pepsi - toujours avec des roues en plastique, toujours dotée de roulements ABEC moins 30 si ce n'est pire, qui plus est recouverte d'un revêtement transparent bizarroïde en lieu et place de grip, mais au moins il s'agit là de ma première deck à double tail ! Un nouveau tournant dans ma vie (il m'en faut bien peu). Ensemble, on commence à s'organiser de vraies sessions, à écumer tout le quartier à la recherche de 'spots' : tout bêtement les plus grosses descentes que l'on puisse trouver. On passe des heures à descendre puis remonter puis redescendre le hall du centre commercial avec ce sol en marbre si agréable à rider, ou encore le redoutable chemin d'accès à l'entrée de la résidence privée derrière le dojo municipal (vingt mètres de légère pente suivis d'un virage en U assez serré - moment crucial de la péripétie qui nous a d'ailleurs valu plusieurs plongeons dans les buissons voisins - duquel se sortir indemne permettait de savourer au final quelques secondes de roulage sur un trottoir ombragé fraîchement refait : dix mètres carrés de flat que l'on considérait sans mentir à l'époque comme le meilleur spot du monde). Un jour je vais chez lui, et je lui fais remarquer que parmi la centaine de jeux Playstation gravés dont dispose son père il y a un jeu de skateboard - je vous le donne dans le mille : Tony Hawk's Skateboarding, premier du nom. On lutte pour faire 5000 points dans le premier niveau du Hangar et, accessoirement, on découvre qu'il existe des figures que je trouve toutes très impressionnantes, et que je persisterai à croire impossible jusqu'à ce que quelques jours après je tombe sur un reportage skate dans Génération Surf en zappant sur TF1 le dimanche matin, consacré à un 'skater of the year' de l'extrême qui me fait halluciner de part son aptitude non seulement à se jeter sur des handrails, mais surtout à sauter avec sa planche.
En parallèle au collège, j'incite un autre pote (David) à se mettre au skate lui aussi, car je le sais possesseur d'une board avec grip (ce qui à mes yeux à l'époque était une chose inestimable) et je trouve dommage qu'il ne s'en serve pas. Grâce à ce nouveau vecteur de communication, on se rapproche encore davantage ; il me prête un fascicule promotionnel Powell 'Skate One', qui a alors à mes yeux une valeur biblique ; je passerai des heures à en étudier chaque mot, chaque graphique, chaque icône, et à essayer de saisir le sens de chaque phrase bien que le tout soit en anglais. Encore aujourd'hui je le considère comme mon tout premier skate mag, et je me souviens encore précisemment de détails pourtant apparemment insignifiants tels que la maquette de l'interview de Pat Channita, la BD avec Angel Boy qui skate un handrail pourtant défendu qui va droit jusqu'aux enfers, ou la photo de Caballero en front noseslide sur un curb au Japon avec pour légende 'Cab + Japan = Jacab or Cabpan'. Avec mes économies j'achète ma première 'vraie' board (double tail, avec grip, roues en gomme et roulements ABEC 5), une Holy Sport aux graphiques très 'féminins' tirée tout droit du rayon Roller du Décathlon local - au moins, ça, ça roule. Je me rappelle d'un débat avec le vendeur qui me vantait le mérite des trucks Fiberlite 135 en me disant que 'c'était du costaud' - mais personnellement je ne voyais pas vraiment l'utilité d'avoir des trucks solides, vu que de toute manière ça ne sert qu'à tourner, je ne vois pas quoi faire d'autre avec. Moi j'aimais bien les gommes rouges, et d'une manière générale elle avait de la gueule cette board, alors j'ai pris. De son côté, Julien achète une board Décathlon SK310 complète au même endroit (celle avec le graphique du diablotin qui saute d'un gratte-ciel).
Dans ma tête les skateshops étaient un mythe qui n'existait pratiquement qu'aux USA, avec seulement quelques exceptions très rares dans l'hexagone. A ce sujet David m'avait dit avoir eu vent de l'existence d'un skateshop à Blois répondant au nom de Five-O, c'est tout excités qu'on s'y était rendus un matin après qu'il ait dormi chez moi, pour se rendre compte une fois sur place qu'il venait de déposer le bilan. J'achète mon premier SuGaR à Champion, je suis fasciné par les textes et plus particulièrement l'article 'le skateboard et l'espace urbain', que j'ai relu tellement de fois que je le connaissais par coeur au final, citations de Henri Lefebvre comprises - nous sommes en 2001. Ce numéro ainsi que les suivants s'élèveront au rang de Bible sur mon échelle de valeurs au même niveau que le Skate One, et représentant mon seul et unique lien avec un 'monde du skate' que je découvre petit à petit. Après avoir vu un type sauter une poubelle couchée sur le flanc dans la cours du collège et tenant absolument à comprendre le pourquoi du comment de la technique, j'apprends très laborieusement le ollie en étudiant au millimètre carré près le mouvement des pieds des skaters sur les séquences de chaque article de mes magazines, et en essayant de reproduire le même ; par ailleurs, j'investis quinze euros dans la vidéo de trick tips Décathlon (toujours) avec notre cher ami Seb 'que la planche soit avec toi !', chroniquée par principe plus loin dans ce blog. Ca me prendra des mois pour apprendre à ramener mes deux pieds sur la planche après un ollie, mais au final j'y arriverai, de plus en plus souvent, et au final je ne ferais plus que ça de mes après-midi. Au même moment j'apprends mon tout premier trick, le nollie shove-it, en trois essais, et là c'est carrément l'apothéose. J'exulte - c'est tout simplement trop bon.
Achat du Best-Of 411VM #5 sorti en kiosque par TF1, en faisant l'aller-retour maison / buraliste sous l'averse en board sous l'effet de l'excitation. J'hallucine sur l'aisance que les mecs ont à taper des trucs que je n'arrive même pas encore à analyser techniquement, et que je prends donc comme un ensemble à contempler, juste 'beau'. Lors d'une session avec Julien au centre commercial, deux types de passage me demandent à essayer ma board. Au début j'ai peur, l'un d'eux me confie son portable en gage, et tape devant moi un flip en deux essais, puis un frontside five-o grind sur une petite marche. Dans ma tête c'est le truc le plus dingue qui se soit jamais passé sur la planète depuis la mort du dernier dinosaure (et je ne parle pas là de ma vieille planche Denver). Je rentre chez moi et alors qu'il pleut, j'essaye de comprendre comment faire des flips à l'arrêt dans mon garage sur un sol en terre, et je rentrerai un heelflip parfait en trois essais, persuadé que ça s'appelle un 'kickflip', et je mettrai huit mois avant d'y arriver à nouveau. J'essaye d'apprendre des grinds, mais je n'arrive à rien à part un frontside lipslide to zipette arrière dans les poubelles sur un double trottoir waxé du centre commercial, et un frontside feeble to fs smith grind complètement involontaire (j'essayais front grind) mais rentré quand même au même endroit, duquel j'ai mis des jours à me remettre tant je n'y croyais pas et je ne pouvais m'empêcher de revoir la scène au ralenti dans ma tête. Je kiffe vraiment le skate comme jamais, et je commence seulement à m'ouvrir au monde des tricks au-delà du pur ride.
Je suis alors au lycée (toujours dans l'enceinte du New District of Alcatraz), le skate n'est pas encore entré dans le boum de popularité qu'il a connu ces dernières années et n'arrivera qu'aux alentours de 2002 / 2003 - simplement, quelques types se baladent dans la cour avec leurs boards de manière tout à fait occasionnelle, généralement il s'agit d'internes qui passent le temps en ridant la cour et les préaux lorsqu'ils ne sont pas en cours, histoire d'arriver plus vite au week-end. David s'avère être l'un d'entre eux - il se procure par un de ses potes une Element Featherlight Bill Pepper (même qu'on a longtemps cru que le mot 'pepper' en gros sur le graphique ne signifiait rien d'autre que 'poivre') modèle kid en 7'4, et on ride le grand hall jusque six heures du soir le mercredi, sous les yeux des pions ; l'ambiance me change radicalement de mes sessions en solo dans mon impasse, donc la motivation est à son comble à chaque fois, David apprend à dropper des bancs et le rebord de fenêtre de la caféteria alors que je plaque des pop shove-it et même, occasionnellement, des heelflips en roulant - une fois par semaine, le monde s'arrêtait de tourner. Je me ramène avec ma nouvelle board Killerloop et mes chaussures Tex à trente francs et je manque de se faire taper sur la gueule par une bande de pseudo-skaters bourges, suite à cette altercation j'enverrais une lettre à Tricks Skatemag qui sera publiée jour pour jour un an plus tard. Julien arrête le skate, non pas que la fixette lui soit passé mais plutôt qu'elle ne l'avait en fait jamais véritablement atteint - notons qu'il passera ses dernières sessions sur une board toute molle parce qu'il avait voulu la laver au karcher.
A suivre.